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vendredi 24 juin 2011

William Rockefeller, le marchand d’huile miraculeuse



L'image du marchand de remède de charlatan ambulant de l'Amérique du 19ème siècle est aujourd'hui une figure de rhétorique familière. C’est l'image du bonimenteur sans cœur, se nourrissant de la confiance du grand public pour le spolier de ses économies durement gagnées. Avec une bouteille de fortifiant inefficace et la complicité d’un compère dans le public, le vendeur de remède de charlatan passe sa vie à mentir et tromper.


A cet égard, William Levingston fut un banal colporteur de remède de charlatan.


Usant d’un titre inventé de toute pièce, il se présentait sous le nom de « Dr Bill Levingston, célèbre spécialiste du cancer, » bien qu’il ne fut ni médecin, ni célèbre, ni spécialiste du cancer.


Escroc et menteur invétéré, il abandonna sa première femme et leurs six enfants pour inaugurer au Canada un mariage bigame, au moment même où une troisième femme engendrait deux autres enfants de lui.


Et, comme tout marchand de remède de charlatan, il avait une panacée fortifiante pour accrocher le chaland. L’ayant appelé Rock Oil [huile de roche], il la facturait 25 dollars le flacon, ce qui équivalait alors à deux mois de salaire de travailleur moyen. Affirmant que ça pouvait tout guérir, sauf généralement les cancers en phase terminale, il trouvait toujours dans toute ville des âmes désespérées se laissant duper à acheter une fiole.


Aussi loin que l’on puisse dire, la « Rock Oil » n’était en fait qu’une mixture de laxatif et de pétrole, et n’avait aucun effet sur le cancer des pauvres citadins qui se faisaient escroquer en l’achetant. Mais, ne restant jamais très longtemps au même endroit, « Dr Bill » n’avait guère à se soucier des conséquences quand ses clients découvraient avoir été roulés.


Oui, à presque tous égards, William Levingston fut un colporteur de remède de charlatan ordinaire, quelqu'un n'ayant aucun scrupule à s'en prendre aux faibles et aux crédules dans sa quête de richesse et de pouvoir.


Pourtant, quelque chose le distinguait. En fait, son nom n'était pas « Levingston. » Il s’agissait d’une identité qu'il s’était appropriée après son inculpation pour le viol d'une jeune fille à Cayuga en 1849. Son véritable nom était William Avery Rockefeller, et c’était le père de John D. Rockefeller, le fondateur de l’infâme dynastie Rockefeller.


L'histoire officielle de la famille Rockefeller, grandement dictée ou approuvée par les Rockefeller eux-mêmes, ou produite par des stations de télévision publique appartenant à des membres de la famille et gérées par eux, minimise l'importance de l’huile miraculeuse à l’origine de la dynastie. John D., affirment-ils, était l'opposé de son père : pieux et industrieux, là où son père était capricieux et paresseux, philanthrope et généreux, là où son père était égoïste et cupide. En réalité, les scorpions ne couvent pas des oisillons, et John D. apprit beaucoup de son père.


En qualité de « célèbre Dr Bill Levingston », « Diabolique Bill » était aussi connu autrefois pour s’être vanté de ceci : « Je roule mes garçons chaque fois que j’en ai l’occasion. Je tiens à les rendre forts. » Le jeune Rockefeller apprit sa leçon à merveille et, de l’avis général, John était intelligent, rusé et doué d’une maturité au-delà de son âge. À l'exemple de son père, il apprit à mentir, tricher, et à s’en tirer impunément ; des traits qui lui servirent bien, puisqu’il se hissa jusqu’à devenir l’un des hommes les plus riches que le monde n’ait jamais connu.


Comme son père, John Davison Rockefeller fit fortune en engageant les quatre sabots dans une autre sorte d’huile miraculeuse. Au début des années 1860, avec quelques associés d'affaires, il construisit à Cleveland une raffinerie de pétrole. En 1880, se hissant sur le dos de la tromperie de John D. et les coups bas des accords secrets avec les magnats du chemin de fer, la Standard Oil raffinait 90% du pétrole de l’Amérique. Avec le bon sens aigu des affaires d'un authentique marchand de remède de charlatan, Rockefeller devint incroyablement riche en faisant usage d’un contrôle implacable sur l'industrie pétrolière.


Or, en ces premiers jours, les hydrocarbures étaient raffinés surtout en pétrole lampant pour l'éclairage. Omniprésent, c’était un secteur rentable à accaparer, mais il n’était guère le centre de la société zunienne. En effet, l'invention de l'ampoule électrique en 1878, et son introduction dans les foyers menaça ce business lui-même. Ce fut seulement l'invention et la production de masse du charroi sans canasson, mue par un moteur à explosion interne alimenté à l'essence, qui fit du pétrole la colonne vertébrale de la société zunienne... et l’huile miraculeuse du 20ème siècle.


À bien des égards, à l'aube du 20ème siècle, le « United » de Zunie était toujours davantage une ambition qu'une réalité. Les États disparates étaient séparées par d'énormes distances et le voyage à travers champs était encore une affaire longue et ardue. Avec le chemin de fer, seule option raisonnable pour traverser les vastes étendues de prairies en un délai raisonnable, les frontières des États furent constituées autour des voies ferrées. De même, l'invention et l'adoption généralisée de la caisse sans cheval signifiait que la Zunie moderne se développerait autour de l'automobile, et que ce serait les marchands d’huile miraculeuse du 20ème siècle, comme Rockefeller, qui seraient prêts à en tirer profit.


Il serait difficile aujourd’hui d'imaginer une nation industrialisée sans pétrole. Nous conduisons des ferrailles brûlant des combustibles dérivés du pétrole, roulant sur des pneus dérivés du pétrole, pour aller acheter au magasin des choses de matières plastiques dérivées du pétrole, emballées dans du plastique tiré du pétrole. La grosse industrie pharmaceutique l’utilise comme base de nombreux produits pharmaceutiques, la grosse industrie agricole s’en sert comme engrais, la grosse industrie alimentaire le fourgue dans des additifs.


Ce n'est jamais examiné en détail dans les histoires officielles et la presse grand public, mais il existe des moyens alternatifs viables au pétrole, qui sont systématiquement étouffés par le marchand d'huile miraculeuse et ses larbins en poste au pouvoir politique, depuis longtemps achetés et payés par l’intermédiaire des lobbyistes de Washington.


      En 1925, Henry Ford déclara au New York Times :


      « Le carburant de l'avenir sera produit par des plantes, comme le sumac sur les routes, ou les pommes, les mauvaises herbes, la sciure – de presque rien. Il y a du combustible dans chaque brin de matière végétale pouvant fermenter. »


Ce n'était pas simplement un rêve. Le modèle original de la Ford T pouvait rouler à l'éthanol ou à l'essence. En 1941, Ford produisit un véhicule en fibres de cellulose provenant de la filasse tirée du chanvre à éthanol. Mais le rêve de renaissance agraire et d’alternative au pétrole fut prestement étouffé par les marchands d'huile miraculeuse. Et, préservant la fortune ahurissante des barons du pétrole, l'essence devint la norme de facto.


Naturellement, pour assurer que les caisses devinssent reines du bitume, quelque chose dut être fait quant à l’infrastructure de transport public existant dans de nombreuses villes. Un consortium de GM, Firestone Tire, et Phillips Petroleum, avec en Californie la Standard Oil de Rockefeller à la barre, formèrent une compagnie commune pour racheter et démanteler les tramways en fonctionnement dans 45 villes, dont New York, Detroit, Saint Louis et Los Angeles.


De même, le rêve de l’auto électrique fut anéanti sur les rivages de l'industrie pétrolière et des immenses ressources qu'elle était capable de dépenser pour étouffer ses concurrents. Au tournant du 20ème siècle, il paraissait bien plus vraisemblable que la voiture électrique serait la vague du futur : En Zunie, en 1900, constituant 28% des autos, ne requérant ni boîte de vitesse, ni manivelle, n’ayant aucune vibration, odeur ou bruit dus au charroi à pétrole, elles étaient relativement abordables. Seulement, la gamme plus étendue des caisses pétant l’essence, la découverte de pétrole brut, abondant et bon marché au Texas, et la production de masse de véhicules à moteur à explosion, contribuèrent à faire en sorte que la voiture électrique et l'indépendance à l'industrie pétrolière qu'elle offrait ne devinrent jamais la norme.


Des expériences prometteuses pour trouver des sources d’énergie alternatives furent également ridiculisées, ignorées ou achetées par l'armée et étouffées, car le paradigme actuel d'une société structurée autour de l’usage d'une ressource difficile à acquérir, est exactement ce qu’il faut pour maintenir le peuple accroché au système lui-même.


Voilà l’innovation funeste des modernes marchands d’huile miraculeuse. Ils n’ont pas seulement essayé de nous vendre leurs remèdes bidons contre le cancers, ils nous donnent le cancer lui-même, le cancer de la dépendance complète à leur système, ressources et compagnies. C'est la supercherie grâce à laquelle John D. et la dynastie Rockefeller avec toute son espèce se métamorphosèrent de colporteurs de panacée bidon à la noix en contrôleurs multi-mille-milliardaires de notre réalité économique.


William Avery Rockefeller aurait sans doute approuvé la salissure laissée dans notre société par son héritage.


Mais, dans les temps modernes, il y a que les colporteurs d’huile miraculeuse – les banksters, magnats du pétrole, multinationales, mondialistes, et leurs valetaille dans le corps politique – vivent dans la peur constante. Cette crainte est celle qui s’emparait du cœur de chaque marchand de remède de charlatan. La trouille que le public ne réalise que leur stimulant est du pipeau et leur démonstration entière du cinéma, et que les gens ne les fassent quitter la ville.



Original : www.corbettreport.com/meet-william-rockefeller-snake-oil-salesman/
Traduction copyleft de Pétrus Lombard

mercredi 22 juin 2011

Nous vivons sous le régime de l'oligarchie financière

La séparation des pouvoirs est institutionnelle, mais reste en grande partie théorique. Dans la pratique, la classe dominante cumule toutes les formes de pouvoir. Ses membres, au coeur de l'Etat, des grandes entreprises, des banques, de l'armée, des arts et des lettres, entretiennent des relations assez proches pour que chacun, dans sa sphère d'influence, puisse décider dans le sens des intérêts de la classe.

La France des héritiers ne peut avancer sous l'étendard de l'héritage. La culture, le mérite, le droit sont appelés à la rescousse. Les châteaux privés, classés monuments historiques, sont un exemple de cette alchimie à l'oeuvre. Les procédures de classement utilisent à la fois le juridique et l'esthétique pour asseoir la légitimité des propriétaires. Les intéressés sont persuadés d'être dans le domaine de la défense du bien commun. Un château classé a, comme une bourgeoise élégante, de la classe. Le classement est la sélection de ce qui, social matérialisé dans les bâtiments ou incorporé dans les personnes, mérite de survivre dans la mémoire des hommes et dans les paysages des villes et des campagnes.

Les faveurs fiscales de la loi en faveur du travail, de l'emploi et du pouvoir d'achat de 2007 (TEPA), avec une baisse sans précédent de la fiscalité sur les successions et les donations, profitent aux plus aisés. Ces faveurs manifestent l'importance accordée aux dynasties familiales fortunées, qui inscrivent l'excellence sociale dans le temps long de la lignée et qui accaparent les privilèges sur plusieurs générations.

La notion de patrimoine, ensemble des biens transmissibles, est en phase avec les outils juridiques issus de la financiarisation. Ainsi la société holding, qui permet l'accroissement des richesses au sein de la famille, en même temps que le contrôle d'entreprises par celle-ci, organise la transmission générationnelle en lui assurant de solides avantages fiscaux. Les affaires des familles Bolloré, Arnault ou Pinault, pour ne citer que quelques amis du président, sont structurées de cette manière.

La famille Wildenstein a utilisé un outil juridique anglo-saxon, le trust, pour assurer la transmission d'un important patrimoine composé d'oeuvres d'art de grande valeur, avec des tableaux de Picasso, Bonnard, Van Gogh. Des trusts ont été créés dans des paradis fiscaux auxquels Daniel Wildenstein, mort en 2001, a confié une part importante de son patrimoine. Hervé Morin, alors ministre de la défense, a justifié l'existence de ces trusts par la volonté d'éviter la dispersion des collections. Les Wildenstein sont une dynastie de marchands d'art qui en est à la cinquième génération. Guy Wildenstein est un ami de Nicolas Sarkozy, l'un des fondateurs de l'UMP et l'un des généreux donateurs réunis dans le "premier cercle".

Label d'utilité publique

Le petit monde des grandes fortunes a toujours été celui des collectionneurs. Ce goût pour l'art et le rôle de mécène ont permis de rendre légitimes des fortunes colossales sans commune mesure avec le travail dont elles étaient censées être le fruit. La culture donne aux grandes richesses le label d'utilité publique chargé de rendre supportable l'accumulation de l'argent à un seul pôle de la société en transformant l'arbitraire de l'héritage en mérite. Le capital symbolique lié à ces investissements artistiques vient parachever la force de la dynastie familiale dans une immortalité symbolique qui se concrétise, dans un musée comme le Louvre, par des plaques de marbre où sont gravés les noms des donateurs ou avec l'ouverture à la visite de leurs châteaux classés.

Malgré la mondialisation, l'oligarchie continue à coopter des dynasties. Les familles de l'aristocratie de l'argent gèrent leurs dynasties dans une forme de collectivisme pratique qui met ensemble les ressources de chacun pour décupler une force commune qui permet de maintenir et de développer un libéralisme économique toujours plus déréglementé.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot